Jacques Averna est un designer né en 1991 qui vit et travaille en France. Lauréat, avec Cécile Canel, du concours Design Parade Hyères de la villa Noailles en 2021, il a travaillé au Cirva de 2021 à 2022.

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Jacques Averna dans l’atelier du Cirva, 2021–2022. Photo © Jacques Averna

Œuvres réalisées ou mises au point au Cirva

— série « Courbes-circuit », 2021–2022

Expositions des œuvres réalisées au Cirva

2022
« Cécile Canel et Jacques Averna », Design Parade Hyères, villa Noailles, 24 juin–4 septembre

[vidéos] En résidence : Jacques Averna, 2021–2022

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[ressources] Liens

— 🎧 Incalmo #4 — février 2022, une émission radiophonique proposée par *Duuu au Cirva
— 🎙Cirva Tape — Music to Blow Glass, une playlist composée par Jacques Averna pour le Cirva
📷 Jacques Averna

[texte] Entretien avec Jacques Averna

Un entretien proposé par le Cirva, conduit par Léo Rodrigues, le 26 mai 2022

Léo Rodrigues_
Pouvez-vous me décrire l’atelier du Cirva ?

Jacques Averna_
L’atelier du Cirva est un atelier que j’ai trouvé très ouvert sur l’extérieur. De par sa grande porte et son aspect traversant. Il m’a beaucoup fait penser à mon école, l’Ensci, qui est aussi dans une cour d’atelier avec une grande verrière et les machines placées sur les côtés. C’est un endroit où je me suis directement senti très à l’aise.

LR_
Quels souvenirs avez-vous conservés de cette expérience ?

JA_
Tout d’abord, c’est la chaleur des fours. Cette chaleur marque des zones dans lesquelles on peut aller ou ne pas aller, où il est agréable d’être ou pas. Et ça, selon les saisons aussi. J’ai eu la chance de venir en hiver et en été. J’ai le souvenir de revenir un soir d’hiver où il faisait un peu froid. J’avais oublié d’emmener un pull à Marseille en pensant qu’il y ferait chaud. Je suis resté dix minutes devant le four de fusion le temps de me réchauffer avant de monter dans ma chambre.

LR_
Pouvez-vous nous parler de la collaboration avec les technicien·ne·s verrier·ère·s ; comment le début du processus créatif s’est-il enclenché ?

JA_
Avec Cécile, nous avions un peu l’envie d’arriver avec les mains dans les poches. Pour voir ce qu’il se passerait. On s’était dit que c’est comme cela que l’on pourrait le mieux jouer le jeu de cette résidence. Nous avions juste quelques idées formelles qui se sont avérées ne pas être forcément les bonnes, car ce n’étaient que des choses basées sur de la verrerie de laboratoire. On ne connaissait pas du tout les techniques donc, par exemple, on pensait que c’était facile de faire un serpentin qui s’enroule et qui monte partout.
Au début, nous avons été surpris·e en découvrant l’aspect très organique du verre. Non géométrique, non orthonormé, pas comme on peut le trouver dans les logiciels de 3D. Cela fait repenser sa manière d’imaginer les choses quand on est designer industriel et que l’on a l’habitude de dessiner sur ordinateur.

LR_
Travaille-t-on de la même façon avec un atelier et une chaîne de production ?

JA_
Dans le fond, le lien reste similaire, car on parle quand même de matière. Même si le verre est un matériau particulier, il reste avant tout lié à des gestes et à des logiques de fabrication. Si je suis à un rendez-vous avec un·e producteur·trice de tôlerie industrielle et que l’on réfléchi à comment réaliser une pièce, on va parler avec le même vocabulaire qu’avec le·la verrier·ère. Cependant, dans le cadre du Cirva, il y a quelque chose de beaucoup plus décomplexé et libre. Les verrier·ère·s nous laissent parler avec un vocabulaire qui n’est pas toujours technique. C’est aussi parce que la matière est organique et non pas industrielle. Elle permet de faire des formes qui ne sont pas normées. Il faut donc inventer des mots. Par exemple, sur mes pièces il y a des petits becs verseurs, et au bout d’un moment, comme il y a une ambiance internationale, on va les appeler les « tchitchous », « petits zizis », les « pitos ». Ça c’est un truc que je ne pourrai pas faire dans un rendez-vous avec un tôlier industriel. Avec lui, on joue des épaules et plus on a le terme adapté, celui qui sort de Solidworks*, mieux on est. Au Cirva, c’est le contraire.
Inventer un vocabulaire qui va avec les pièces est quelque chose qui m’a beaucoup plu. Dans le processus de l’atelier, c’est assez chouette. Cependant le dialogue reste hyper important : par les mots et par le dessin, plus on est précis, plus on arrivera à passer les étapes, etc.

LR_
Comment percevez-vous le travail du verre dans sa relation au temps ?

JA_
Quelque chose qui m’a beaucoup marqué au début : une pièce en verre prend maximum deux heures à faire. Cette immédiateté m’a beaucoup plu ; tu fais un dessin, bam !, la pièce est faite. J’ai beaucoup aimé ceci, car dans le design on est souvent contraint par des processus longs. Il faut ramer, faire dix mille itérations pour arriver à un objet qui va comporter un processus compliqué et parfois douloureux. Donc ce qui est fantastique ici, c’est que tu as toujours l’impression d’être à une heure de la pièce parfaite. Dès le début, tu te dis : en fait, c’est juste une question de dessin, et je suis à une heure d’avoir ma pièce définitive, potentiellement dès la première semaine de la résidence. Après, plus tu travailles plus tu te rends compte que non. Même si souffler directement une pièce peut prendre une heure, en réalité, toutes les semaines de recherches qui précèdent rentrent dans ce processus. À la fin, ça revient exactement au même que le reste.

LR_
Quelle est votre relation au matériau verre ? Est-ce que le verre est un matériau facile à comprendre ?

JA_
Au début, c’est quelque chose qui me faisait hyper peur, car ce n’est pas le matériau du bricoleur. Personne ne s’amuse à aller poncer un bout de verre ou à le percer, l’accrocher… Quand on va à Leroy Merlin, il n’y a rien sur le verre, alors qu’un tasseau de bois tout le monde sait quoi en faire. Comme tout le monde, j’avais peur de ça, pour moi le verre soit ça existe soit c’est cassé et ça peut faire mal. Au fur et à mesure, à force d’être proche de la matière en fusion, la chaleur fait moins peur car tu connais mieux les gestes. J’ai appris à apprécier ça et je l’apprécie vraiment maintenant.
Et c’est un matériau facile à comprendre dans le sens où tu envisages rapidement ce qui est possible ou pas. Par contre, je suis encore à deux pour cent de comprendre ce qu’il se passe vraiment dans leurs gestes et dans leurs regards. Même après sept semaines de résidence je n’arrive pas à savoir si la pièce est chaude ou non, si elle est épaisse ou pas, ce qui est risqué ou non.

LR_
L’objet du partenariat entre la villa Noailles et le Cirva était la commande d’un vase. Pensez-vous avoir réalisé un objet plutôt décoratif ou fonctionnel ?

JA_
Alors clairement, c’est un objet plutôt décoratif qui fait croire qu’il est fonctionnel. C’est un gros mensonge, mes pièces sont accrochées avec des flexibles d’arrosage, des pièces de plomberies, et donnent à penser que l’on pourra les intégrer à un réseau d’eau domestique. Pour autant, jamais de la vie, personne ne va intégrer ça chez soi dans son réseau à part des gens très riches. Ce qui fait que, vu l’utilisation probable qu’elles auront, – c’est-à-dire possédées par des gens très riches – on peut dire qu’elles ont une fonction plutôt décorative que fonctionnelle.

LR_
D’où est venu le besoin d’associer des codes fonctionnels, empruntés à l’utilitaire domestique, avec un objet à vocation décorative ?

JA_
Alors c’est venu d’une double intention. La première est assez logique, provenant d’un designer. La commande est un vase : je me concentre donc sur ce qui fait un vase. Qu’est-ce que l’objet vase ? J’essaye de répondre à un besoin, à une demande. Je me dis : quelles sont les contraintes ? On le rempli, on le vide, on change les fleurs, on change l’eau. Comment vais-je réfléchir aux gestes liés au vase ? Donc, comment peut-on remplacer ces gestes par la mise en réseau ? Quels sont les réservoirs d’eau disponibles dans la maison ? Il y a par exemple, le chauffe-eau et le réservoir d’eau des toilettes ; et si on mettait des fleurs là-dedans ?
Ensuite, vient la seconde intention ; il n’y a qu’ici où l’on peut faire souffler des pièces pendant sept semaines gratuitement. Cela permet une recherche de formes et d’installations plutôt liées au sport qu’est l’art contemporain. Ce serait dommage d’essayer de faire produire des formes industrielles au Cirva, de forcer les souffleurs à avoir des cylindres parfaits, de faire resouffler huit fois des pièces pour avoir le cylindre au millimètre près. Le but de cette résidence, c’est plutôt d’aller chercher des volumes et des assemblages, des manières de faire qui sont différentes et que l’on ne peut pas avoir autrement.
Il y a donc eu un renversement de situation, je me suis dit : on est là pour faire des pièces d’exception et ça ne sert à rien de faire croire que l’on est là pour faire des prototypes destinés à être vendu chez Habitat. J’ai donc gardé l’envie de mettre en réseau les choses, mais j’ai changé le contexte du « Pour qui ? Comment ? Pourquoi ? », en créant un double jeu.
D’ailleurs, je continue à jouer avec ce double jeu dans la manière d’exposer. C’est une pièce domestique, mais en même temps, c’est plus une pièce d’art contemporain que de design. Je joue avec cette fausse domesticité/domestication en créant un espace de salle de bain dans l’exposition. C’est un espace tronqué, coupé, pour rappeler le fait que cela reste une pièce d’exception. C’est un fantasme en fait, c’est une demi-réalité. C’est pour cela que les objets de la scénographie sont coupés en deux, parce que ces vases sont un peu un non-sens. Si l’on dézoome, dans le cadre de ce qui se passe aujourd’hui dans le monde, c’est un non-sens en soi de faire des pièces qui coûteraient plus de 4 000 euros. Il ne faut pas perdre de vue cela et c’est bien de le rappeler, c’est une manière de dire que l’on a les pieds sur terre. C’est une recherche dont le but est lié au quotidien de tout le monde, et ce n’est pas qu’une recherche personnelle, ce n’est pas qu’un fantasme.

LR_
Pouvez-vous nous parler du vocabulaire formel que vous avez développé ? Comment le percevez-vous en relation avec votre parcours de designer ?

JA_
Pour moi, cela s’inscrit dans une continuité personnelle dans la manière de faire plus que dans les formes. Le vocabulaire formel est plutôt lié aux attributs que permet la résidence au Cirva. Souffler des grosses pièces, effectuer des collages à chaud, ce sont des choses qui ne se font pas vraiment de façon industrielle. Donc, par exemple, dès qu’on associait deux pièces à chaud, j’ai toujours demandé aux souffleurs de pousser à fond pour faire le plus gros bourrelet possible et ainsi de marquer les collages. Ce qui m’a intéressé, c’était l’aspect semi-contraint, placer une brique à un endroit et puis un plateau et souffler : la brique contraint un endroit mais le reste continue d’être organique. Et ça, ça m’a vachement amusé aussi, le semi-organique quoi. Puis il y a aussi une technique vénitienne, en texture filigranée, une sorte de spirale faite avec de la poudre qui enroule l’objet. David [David Veis, souffleur de verre] est très fort à faire ça et c’est un peu lui qui l’a proposé en disant tiens regarde, c’est sympa. Et, au final, c’est quelque chose qui est resté du début à la fin, parce que c’est vrai que c’est joli.

LR_
À quoi sert un vase ?

JA_
Je n’ai pas de définition personnelle, je pense qu’un vase est un récipient dans lequel on met de l’eau et des fleurs. Il ne faut pas oublier que l’on met surtout de l’eau en terme de volume, et que ce qui pèse le plus lourd dans un vase c’est le verre puis l’eau puis les fleurs, ou l’eau puis le verre puis les fleurs. Donc même si visuellement, ce sont les fleurs qui prennent beaucoup de place, un vase est surtout un récipient d’eau. C’est principalement comme cela que j’ai abordé cette résidence au Cirva.

LR_
Vos objets finaux sont plutôt éloignés de l’archétype traditionnel du vase, notamment via la mise en réseau. En tant que designer, comment vous-êtes vous approprié le vase ? Est-ce un objet avec lequel vous vous êtes senti à l’aise ?

JA_
En tant que designer, j’ai envie de dessiner des objets qui n’ont pas beaucoup été dessinés. En regardant les objets autour de moi, je sais que je n’ai pas envie de dessiner une bibliothèque mais que je préfère dessiner une imprimante. Donc le vase, bon, c’est vrai que ce n’est pas un objet que j’ai eu envie de dessiner. Cependant, encore une fois, il y a une continuité dans la méthode : je ne vais pas penser le vase en dessinant des profils et des profils jusqu’à parvenir à la forme avec l’angle parfait. Il s’agit de dire : comment le penser dans un cadre fonctionnel et domestique ? Au final, je l’ai pensé comme je l’aurais fait pour une imprimante ; si je devais dessiner une imprimante, je me poserais les mêmes questions : par où rentre le papier ?, comment pourrait-on faire une imprimante à papier continu ?, etc. Il y a trois flux qui la traversent : le papier, l’électricité et l’encre. Trois entrées et trois sorties. C’est la même approche pour le vase. Les objets de designers sont rarement abordés en terme de flux. Une chaise ou une bouteille, par exemple, sont souvent présentées comme des objets autosuffisants, indépendants, comme s’ils n’avaient jamais besoin d’apports ou qu’ils n’allaient pas se vider quelque part.
Le vase, il faut le remplir d’eau et le vider, mais ce rapport au flux n’est pas juste un regard technique et fonctionnel sur la question. C’est quelque chose de beaucoup plus théorique, de très sensible aussi. C’est une manière de penser qui vient plutôt d’Asie, notamment d’écoles de pensées chinoises qui proposent de voir le monde d’une autre manière : dans le flux. C’est le yin et le yang et tout fonctionne en réseau. Ces sujets philosophiques et scientifiques nourrissent beaucoup mon travail, c’était l’un des sujets de mon mémoire.
D’ailleurs, il y a un exemple qui se place dans la continuité de mon travail : dans la préfecture de Shiga au Japon il y a un village au bord du lac Biwa. Ce village est connecté à l’eau du lac par un réseau de canaux. Chaque cuisine est reliée au canal par un petit bassin avec des poissons. Ces derniers jouent un rôle de compost aquatique. Quand les habitants ont finit de manger, ils mettent leur vaisselle sale dans le bassin et les poissons se nourrissent des restes. C’est en quelques sortes un prélavage. Cela sert aussi de réfrigérateur. Ils suspendent les aliments dans l’eau afin les conserver. Si l’on dézoome, cela s’insert dans un écosystème global car ces bassins servent de sanctuaire et de refuge à plein de microorganismes. Ainsi, ces derniers peuvent prospérer et préserver toute la faune et la flore aquatique du lac jusqu’aux habitants eux même. C’est un réseau hyper vertueux qui part de dehors, qui arrive dans le cadre de vie des gens et qui en ressort. Pour moi, c’est une histoire passionnante, car cela change les modes de vie. Les gens ont accès à l’eau vive dans leur cuisine et avoir un bassin avec des poissons dans ta cuisine c’est une autre manière de voir l’espace domestique. J’adorerais avoir ça chez moi.
Je vois mon rôle de designer non pas comme quelqu’un qui va dessiner les formes, mais comme quelqu’un qui va adapter les formes au mieux pour qu’elles relient l’objet à l’élément selon un trajet que j’ai décidé : ici, comment relier au mieux le vase au réseau d’eau de la maison.

*logiciel de conception 3D